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28.12.2006

« TOUT EST PARADIS DANS CET ENFER »

La situation est simple. Nous sommes au moins trois «dégénérés» à estimer que Paradis est un chef-d’œuvre auquel on refuse sa place dans l’histoire de la littérature en général et du roman en particulier. Nous sommes d’ailleurs tellement « dégénérés » que nous avons fondé une Revue et que nous décidons de faire un n° 0, qui a beaucoup déplu et un numéro 1 qui ne plaira pas tellement plussse. Et, au comble de notre délire de « dégénérés », nous décidons d’aller voir Sollers et de lui poser sept questions sur ce livre dont il n’a pas fini de payer les frais et dont nous n’avons pas fini de fouiller, in situ et hic et nunc, la singulière poésie. L’exercice d’admiration est rarement dévolu à un corps vivant. On attend d’ordinaire, patients comme des vautours, que la bête meure pour lui reconnaître une once d’intérêt. On préfère la dissection, l’archéologie et la nécrologie. In Situ ! laisse bien volontiers le monopole des morts aux charognes en tous genres... nous voilà donc dans Gallimard, le 3 avril 2006, au premier étage, au fond à gauche, bureau n° 16, un placard, une coquille de noix, et là, on branche toute la hifi dernier cri et ça démarre : voix fleur lumière écho des lumières cascade jetée dans le noir chanvre écorcé filet dès le début c’est perdu...

1) Le contexte.

In Situ ! - Une question pour tenter de « contextualiser » Paradis. Paradis est publié en 1981. Que se passe-t-il alors ? Qu’est-ce qui se fait ou ne se fait pas en littérature à l’époque ? Comment les gens, les proches, les journalistes, et les autres, ont-ils réagi à votre Objet Littéraire Non Identifiable ?

(Anecdote : En 1981, Antoine Vitez fait entendre sur la scène de Chaillot Tombeau pour cinq cent mille soldats. Pierre Guyotat est alors en réanimation à l'hôpital. Et c’est en 1981, comme par hasard, dix ans après sa parution et sa censure stalinienne, que sera levée l’interdiction d’ Eden, Eden, Eden de Guyotat, pour lequel, à l’époque, vous écrivez une belle préface.)

Sollers- Tout de suite, l’embarras de votre question se fait sentir dans les guillemets à « contextualiser ». Vous dites : "Paradis est publié en 81". Certes, sous l’apparence d’un livre. En réalité, il est publié, ce livre, depuis déjà sept ans, en feuilleton, en italique gras, dans Tel quel où il paraît régulièrement tous les trois mois. D’ailleurs, la publication va se poursuivre et va donner lieu en 86 à Paradis II. Donc, tout de suite c’est la question de la publication – comme Lacan aimait dire la poubellication – qui se pose, à savoir : comment ce livre fait semblant d’être un livre tout en étant tout à fait autre chose qu’un livre ; ce qui défie absolument tout le processus d’impression et de diffusion de ce qu’on appelle les livres, et qui ne bouge pas, par définition, depuis deux siècles et plus.

Alors quand vous dites : « Que se passe-t-il alors » – et vous choisissez cette date de 81 – eh bien, il se passe en 81 énormément de choses, pas forcément dans le secteur de la marchandise littéraire, c’est-à-dire de la poubellication. Si l’on s’en tenait au fait que, comme c’est devenu une sorte d’habitude, à la fois routinière et grotesque, au fait que j’aurais été en train d’écrire un livre pour qu’il soit publié un jour – certes, ça peut prendre cette apparence – nous serions tout à fait à côté de la plaque. Quant à ce qui se fait ou ne se fait pas en littérature à l’époque, j’aime autant vous dire que je n’en sais absolument plus rien et que c’était le moindre de mes soucis lorsque j’ai fait ça. Mais, en effet, vous voyez à quel point nous sommes dans une régression gigantesque, on a pris l’habitude (et par là le système spectaculaire lui-même a gagné, en tant que marchandisation généralisée), on a pris l’habitude donc de considérer qu’un auteur écrit un livre et puis qu’il est publié et puis qu’il rentre dans le marché où il a ou n’a pas une réception donnée qui définit son action.

Je vous ai donné le numéro d’ Art Press de janvier 1981 qui réceptionne la parution de ce que je vais me permettre d’appeler un évènement. A nouveau : ça prend la forme d’un livre, ça a l’air d’être un livre, et il s’agit d’autre chose. Vous aurez donc à lire un très beau commentaire de Philippe Muray, lequel n’écrira son XIXe siècle à travers les âges que trois ans plus tard, puisqu’il est paru, sauf erreur de ma part, en 84. On va rester un peu sur ces dates. Paradis, après H qui en est le prologue, paraît à partir de 1974 dans une revue. Procédure tout à fait inhabituelle, et je crois. Autrement dit, s’il n’y avait pas eu maîtrise du moyen de production d’impression, si tout n’avait pas été mis en œuvre pour une auto-publication permanente qui, comme l’a dit autrefois quelqu’un, n’a pas de prix, ce livre n’aurait jamais vu le jour. Premièrement, on peut se demander s’il aurait été écrit et deuxièmement s’il aurait été publié. Ma réponse est non. Par conséquent il faut aller droit à la question suivante : qu’est-ce que c’est que d’assurer (et je crois que c’est sans exemple, sauf à travers l’ I. S., mais dans une toute autre perspective) un support de publication indépendant, parfaitement autonome, sur lequel personne ne peut agir ? Qu’est-ce que c’est donc que de se donner les moyens d’écrire et de publier de façon simultanée quelque chose qui n’a pas d’autre autorité que soi-même ? Le cas n’a pas encore été étudié et je doute qu’il le soit bientôt parce que c’est une proposition révolutionnaire qui n’a pas été rêvée, proposée, mais agie. Quels sont donc les moyens dont il faut se doter, dans une époque comme celle-là autrefois mais pire encore aujourd’hui, pour arriver à cette finalité ?

En 1981, vous pouvez, si vous êtes français… francophone… attaché à l’Histoire de plus en plus ridicule de cet hexagone, avoir l’impression – non pas en janvier mais au mois de mai – que la gauche a pris le pouvoir en France en la personne de François Mitterrand. Bien des jeunes gens de cette époque, enthousiastes, après l’explosion de 1968, se sont (sauf une minorité dont je m’honore d’avoir fait partie) ralliés à cet horizon merveilleux au point d’aller crier dans les rues « On a gagné ! ». Si vous êtes français, vous pensez ça. Evènement régional, national, avec le temps de toute petite envergure, ce qui ne veut pas dire qu’il ne s’est pas passé à l’intérieur de ce tourbillon quelque chose d’important. Personnellement je pense que ce qui se passe en 1981, outre la parution de ce livre qui n’en est pas un mais qui est un évènement par lui-même avec son contenu, c’est plutôt l’attentat contre Jean-Paul II place Saint-Pierre de Rome, attentat de toute évidence perpétré par les services militaires soviétiques à travers les services bulgares. Ce qui n’a fait que renforcer la direction où j’allais m’engager encore davantage, c’est-à-dire de façon plus claire, sur ce qu’est la criminalité sociale planétaire. Alors que la justice italienne a parfaitement établi les connexions de cet attentat avec les services ex-soviétiques etc. (je venais d’ailleurs d’écrire un article dans Le Journal du dimanche pour le rappeler), ce torchon qui s’appelle Marianne n’a pas trainé pour dire que ça n’est n’était pas vrai du tout. Andreotti en tête a estimé la thèse parfaitement ridicule. Donc, je pense qu’un journal qui se dit, je ne sais pas moi, « révolutionnaire » peut publier une contre-information aussi rapide, avec photos, disant qu’aucun média français n’a pris le démenti et que la majorité des parlementaires transalpins, emmenés par le chef du gouvernement démocrate-chrétien, Andreotti, disant que ça n’est pas vrai, que c’est une accusation ridicule, avouez qu’il faut le faire ! Vous voyez donc que nous sommes en avril 2006 et que tout ça n’a pas pris une ride puisque le vrai, le faux, le vrai-faux, le faux-vrai, continuent à agiter les services.

 

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